Non pas que je n’ai pas de vie, mais disons que je suis Paul Gasnier depuis d’assez nombreuses années. Disons même, allez, depuis ses débuts dans Quotidien. Succédant à Valentine Oberti, il a débarqué en 2020 dans l’émission de TMC. À l’époque, il faut croire que j’étais déjà devant ma télé tous les soirs. J’ai donc ainsi assisté de près à l’éclosion télévisuelle (wow) de ce nouveau personnage, arrivé après des études à Sciences Po, mais surtout, après des années de collaboration avec Bangumi, la société de production de Quotidien crée par Yann Barthès et Laurent Bon.
Au début, je me souviens précisément de l’idée que je me suis fait de lui. Globalement, je me suis exclamée : “Tiens, un Martin Weill bis, un jeune homme à la fois simple et ambitieux, très 11ème arrondissement, pile calqué dans le moule des autres chroniqueurs de l’émission” (C’est-à-dire : des trentenaires branchés, engagés mais pas trop, des “bobos”, comme dirait ma mère).
Au début, Paul Gasnier enchaînait les reportages aux quatre coins du monde, vaquant des États-Unis à l’Ukraine pour informer aux mieux le public sur les enjeux géopolitiques en cours. Puis, peu à peu, il s’est diversifié. Il est venu en plateau pour débriefer ses reportages de terrain. Il y est resté de plus en plus longtemps.
Paul Gasnier : de journaliste à écrivain nommé dans la liste du Goncourt
En parallèle, il a écrit un livre, La Collision. Drame familial sous forme de récit littéraire, l’ouvrage est plus à ranger du côté de ceux de Lilia Hassaine, son ex-collègue publiée par la même prestigieuse maison d’édition Gallimard, que ceux d’Ambre Chalumeau ou de Mahaut Drama, dont les autofictions ont été valorisées par la Fnac mais pas forcément par les critiques (alors que Lilia et Paul ont tous les deux figuré dans la liste du Goncourt).
En même temps qu’il menait les interviews sur son “livre-choc” chez France Inter, le chroniqueur était fidèle à son poste, le soir, sur Quotidien. Il y assurait toujours ses chroniques avec un air, que, certains, déjà (bon ok, moi), lui trouvaient plus obséquieux.
Mais quand la bascule a-t-elle réellement eu lieu ? Quand est-ce que le petit Paul Weill / Martin Gasnier s’est retrouvé grand monsieur Gasnier-Bouleau ? Diable, quand est-ce que Paul Gasnier a pris la grosse tête ?! me demanderez-vous, soucieux.
Et je vous répondrai.
Peut-être en septembre 2026, en fait, quand Yann Barthès a upgradé son poulain. En cette rentrée, plus question d’envoyer Paul prendre froid sur le terrain. Désormais, jingle digne d’un des plus grands JT, le chroniqueur, veste de costume ajustée et sourcils froncés, tient, à 20h précises, son édito.
Quotidien – 22 septembre
Au programme : pendant quelques minutes, le journaliste, soutenu par le regard concentré et respectueux de ses camarades, y compris celui de Jean-Michel Aphatie, caution politique de l’émission qui ne s’en laisse pourtant pas conter, déroule son avis —tranché— sur toutes sortes de sujets : politique, pop culture et médias. Récemment, il a même chanté les éloges de Catherine Ringer, cette“icône punk et féministe profondément engagée” qu’il admirait visiblement.
Paul Gasnier, une chronique sur Léna Situations “pleine de mépris” sous forme de bascule ?
Mais Paul Gasnier est-il, lui, toujours punk et féministe ? En tout cas, dès sa toute première chronique, l’ex-reporter a déclenché le feu. Dans celle-ci, il a fustigé Léna Sitations et sa désolidarisation de Gisèle Journo après que celle-ci a partagé son soutien aux armées israéliennes.
“RIP la bienveillance. Pourquoi Léna Situations fait ça ? Parce qu’une influenceuse, ça ne vit que du nombre de ses followers, et ça n’a qu’une trouille : un bad buzz qui viendrait lui en faire perdre (…) C’est une histoire de lâcheté”, concluait l’ex-reporter dans son édito (toujours sourcils froncés).
Sa prise de position très marquée avait provoqué des réactions en chaîne. Parmi les commentateurs, Manuel Bompart avait dénoncé, sur X, une chronique “pleine de mépris, de condescendance et de confusion”. Sophia Aram, à l’inverse, avait été séduite. Celle que ses détracteurs accusent parfois de véhiculer un discours réactionnaire avait loué la chronique “très précise et très juste” du trentenaire.
Chacun se fera son avis sur les adversaires et les soutiens de Paul Gasnier dans ce contexte. En tout cas, ce soir-là, la Toile a grondé. Un internaute a même qualifié la chronique de “l’une des pires de l’histoire de l’émission”.
De la neutralité à l’édito
Moi (en tant que personne qui suit Paul Gasnier depuis ses débuts, donc), je me suis attardée sur les termes tels que “trouille”, “lâcheté” ou l’utilisé ironiquement “comme on le dit aujourd’hui” employés ce soir-là.“Ohla. Ne deviendrait-il pas un brin réactionnaire, le Gilles Bouleau junior ?” me suis-je alors inquiétée.
Et en moi-même, j’ai aussi remarqué : “Tiens, alors qu’il était habitué à la neutralité en tant que reporter, il semble maintenant se complaire dans le ton péremptoire de l’édito”.
Après sont venues les questions. Parmi elles : dis-donc, n’aurait-il pas un peu pris la grosse tête, au fond, le Paul ? Ou, aussi : avec cette chronique et toutes celles qui ont suivi, toujours sur le même ton un brin moraliste, le journaliste-écrivain ne s’inscrit-il pas tout simplement dans la lignée de Quotidien, taxée de “réactionnaire” par de plus en plus d’internautes qui choisissent de bouder l’émission ?
“Depuis un bon moment, j’ai arrêté de regarder l’émission. Ils ne devaient plus inviter de politique, mais Hollande y était tous les 4 matins. Le coup de la blague avec la canicule sous les toits aura été mon Hanouna. C’est terminé pour moi. Définitif. (…) Stop”, commente l’un d’eux, dégoûté, sur X.
Alors, la lumière des spots de TMC a-t-elle étourdi Paul Gasnier au point qu’il renonce à son côté punk ? Ou n’a-t-il tout simplement jamais eu de côté punk ?
A-t-il glissé dans le sillage de ses collègues, du temps qui passe, et de la tentation du “c’était mieux avant” ?
Je ne sais pas. Je n’ai pas d’avis. Moi, au fond, je ne suis que devant ma télé. À l’observer depuis des (nombreuses) années.